"Caelum non animum mutant qui trans mare currunt"
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6 de septiembre de 2012

▪ La seul vrai mort: l'oubli



Regardez autour de vous et regardez-vous vous-même: le monde grouille d’assassins, c’est-à-dire de personnes qui se permettent d’oublier ceux qu’ils ont prétendu aimer. Oublier quelqu’un : avez-vous songé à ce que cela signifiait ? L’oubli est un gigantesque océan sur lequel navigue un seul navire, qui est la mémoire. Pour l’immense majorité des hommes, ce navire se réduit à un rafiot misérable qui prend l’eau à la moindre occasion, et dont le capitaine, personnage sans scrupules, ne songe qu’à faire des économies. Savez-vous en quoi consiste ce mot ignoble ? À sacrifier quotidiennement, parmi les membres de l’équipage, ceux qui sont jugés superflus. Et savez-vous lesquels sont jugés superflus ? Les salauds, les ennuyeux, les crétins ? Pas du tout : ceux qu’on jette par-dessus bord, ce sont les inutiles – ceux dont on s’est déjà servi. Ceux-là nous ont donné le meilleur d’eux-mêmes, alors, que pourraient-ils encore nous apporter? Allons, pas de pitié, faisons le ménage, et hop ! On les expédie par-dessus le bastingage, et l’océan les engloutit, implacable. Et voilà, chère mademoiselle, comment se pratique en toute impunité le plus banal des assassinats. 

Hygiène de l'assassin, Amélie Nothomb
  
    
 

30 de junio de 2012

▪ You are What you Read



- Il y a tant de gens qui poussent la sophistication jusqu'à lire sans lire.  Comme des hommes-grenouilles, ils traversent les livres sans prendre une goutte d'eau.

- Oui, vous en aviez parlé au cours d'une entrevue précédente.

- Ce sont les lecteurs-grenouilles.  Ils forment l'immense majorité des lecteurs humains, et pourtant je n'ai découvert leur existence que très tard.  Je suis d'une telle naïveté.  Je pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mange : ça ne signifie pas seulement que j'en ai besoin, ça signifie surtout que ça entre dans mes composantes et que ça les modifie.  On n'est pas le même selon qu'on a mangé du boudin ou du caviar; on n'est pas le même non plus selon qu'on vient de lire du Kant (Dieu m'en préserve) ou du Queneau.  Enfin, quand je dis « on », je devrais dire « moi et quelques autres », car la plupart des gens émergent de Proust ou de Simenon dans un état identique, sans avoir perdu une miette de ce qu'ils étaient et sans avoir acquis une miette supplémentaire.  Ils ont lu, c'est tout : dans le meilleur des cas, ils savent « ce dont il s'agit ». Ne croyez pas que je brode.  Combien de fois ai-je demandé, à des personnes intelligentes : « Ce livre vous a-t-il changé ? » Et on me regardait, les yeux ronds, l'air de dire : « Pourquoi voulez-vous qu'il me change ? »

- Permettez-moi de m'étonner, monsieur Tach : vous venez de parler comme un défenseur des livres à message, ce qui ne vous ressemble pas.

- Vous n'êtes pas très malin, hein ? Alors, vous vous imaginez que ce sont les livres « à message » qui peuvent changer un individu ? Quand ce sont ceux qui les changent le moins.  Non, les livres qui marquent et qui métamorphosent, ce sont les autres, les livres de désir, de plaisir, les livres de génie et surtout les livres de beauté.  Tenez, prenons un grand livre de beauté: Voyage au bout de la nuitComment ne pas être un autre après l'avoir lu ? Eh bien, la majorité des lecteurs réussissent ce tour de force sans difficulté.  Ils vous disent après : « Ah oui, Céline, c'est formidable », et puis reviennent à leurs moutons. Évidemment, Céline, c'est un cas extrême, mais je pourrais parler des autres aussi.  On n'est jamais le même après avoir lu un livre, fût-il aussi modeste qu'un Léo Malet: ça vous change, un Léo Malet.  On ne regarde plus les jeunes filles en imperméable comme avant, quand on a lu un Léo Malet.  Ah mais, c'est très important ! Modifier le regard: c'est ça, notre grand œuvre.


Hygiène de l'assassin, Amélie Nothomb



 

29 de marzo de 2011

▪ Il faut que tu m'aimes



Le mystère se prolongeait. Je comprenais que je ne pouvais me contenter de l'aimer: il fallait aussi qu'elle m'aimât. Pourquoi? C'était comme ça.

Je la mis au courant en toute simplicité. Il était naturel que je doive l'informer:

—Il faut que tu m'aimes.

Elle daigna me regarder, mais c'était un regard dont je me serais passée. Elle eut un petit rire méprisant. Il était clair que je venais de dire une idiotie. Il fallait donc lui expliquer pourquoi ce n'en était pas une:

—Il faut que tu m'aimes parce que je t'aime. Tu comprends?

Il me semblait qu'avec ce supplément de données tout rentrerait dans l'ordre. Mais Elena se mit à rire plus fort.

Je ressentis une blessure confuse.

—Pourquoi tu rigoles?

D'une voix sobre, hautaine et amusée, elle répondit:

—Parce que tu es bête.

Ainsi fut accueillie ma première déclaration d'amour.


Le sabotage amoureux, Amélie Nothomb